Commercialisation des produits agricoles: Le piège des instruments de mesure

Mesure du vouandzou au tohoungodo sur le marché de Bohicon gare
Mesure du vouandzou au tohoungodo sur le marché de Bohicon gare

Pour la commercialisation des produits agricoles, les instruments de mesure réglementaires comme le poids pour les mesures de masse et le mètre pour les mesures de longueur ne sont pas toujours les bienvenus. En lieux et places, il y a une multitude d’autres instruments qui sont couramment utilisés pour les diverses transactions commerciales. Pour le moment, la question de la règlementation n’est pas à l’ordre du jour.

Mesure du vouandzou au tohoungodo sur le marché de Bohicon gare
Mesure du vouandzou au tohoungodo sur le marché de Bohicon gare

« Nos parents ont toujours utilisé les instruments qui sont à portée de main, je ne vois pas pourquoi on n’en ferait pas de même » déclare Alassane Midou un commerçant de céréale sur le marché de Djougou (Nord du Bénin). Le sac, la bassine et le bol communément appelé tohoungodo sont les instruments les plus usités. Ils sont présents dans presque toutes les transactions mettant en jeu les céréales et les tubercules. Le nombre 40 est aussi très fréquent dans les transactions mettant en jeu les fruits et les légumes. Le kantin est une corde dont la longueur varie d’une région à une autre. Il sert à mesurer les superficies pour l’achat des tubercules ou des céréales en herbe et pour la rémunération des travaux champêtres. La liste est bien longue et les méthodes toutes aussi diverses les unes que les autres.

Dans la pratique, le mode d’utilisation des instruments n’est défini par aucune convention. Il reste conjoncturel et dépend fondamentalement des personnes impliquées dans la transaction. Tous les clients n’étant pas habitués à l’usage de ces instruments, on rencontre dans certains marchés, des femmes professionnelles qui offrent leur service contre la modique somme de 100 F CFA par mesure. En effet, le niveau de débordement, l’accompagnement de la main ou du bras entier dépend de la disponibilité ou non du produit. En période d’abondance, les sacs sont fermés avec des chapeaux (abodjou en langue locale) dont la taille varie selon les négociations. Ce chapeau disparaît en période de soudure. Pour les fruits, la taille des 40 unités (formant la quarantaine) n’est presque jamais uniforme. Ainsi, le calibrage dépend de la vigilance de l’acheteur.

Ce qui complique davantage les choses, c’est l’absence totale de rapport entre les différents instruments utilisés pour les différents niveaux de transaction dans le cas d’un même produit. Par exemple, le grossiste achète la marchandise chez le producteur en sac, il le cède au revendeur à l’aide de bassine et ce dernier le vend au consommateur final avec le bol. De la même manière, les différents niveaux de débordement obtenus en amont ne sont pas uniformément répercutés sur les clients en aval. En période d’abondance, le grossiste achète le maïs chez le producteur en sac avec chapeau. Il le cède au revendeur avec la bassine accompagnée du bras entier, ce dernier vend la même marchandise au détaillant avec la même bassine mais sans débordement. Le consommateur final l’achète avec le tohoungodo sans débordement (Zékédé).

Très souvent, des intermédiaires interceptent les producteurs en chemin dans le but de les empêcher de transporter la marchandise jusqu’au marché où ils peuvent s’informer des prix réellement pratiqués. Dans ces cas, les négociations tournent rarement à l’avantage des producteurs, surtout quand ils ont des besoins urgents à satisfaire: travaux champêtres, construction ou réfection des habitations, scolarisation, santé etc.

A qui profitent ces pratiques malsaines qui ont cours dans le commerce des produits agricoles? En tout cas pas aux producteurs. Interpelé par ses paires sur la question, le Président de la Chambre d’Agriculture du Bénin déclare avoir adressé un courrier à l’Agence Béninoise de la Métrologie et du Contrôle de la Qualité (ABMCQ) pour l’inviter à prendre ses responsabilités.

Approché, le Directeur de l’ABMCQ déclare que son service ne s’occupe actuellement que des instruments réglementaires. Il ajoute « qu’une étude a été conduite par un ancien collaborateur sur financement du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et a permis de recenser les instruments utilisés à divers niveaux dans le commerce des produits agricoles au Bénin ». Selon cette étude qui date déjà de quelques années, « à défaut de pouvoir investir pour élaborer des codes de bonnes pratiques, la seule solution envisageable dans l’immédiat est d’imposer les instruments réglementaires dans toutes les transactions et à tous les niveaux ». Pour cela, il faut que les producteurs sachent manipuler correctement ces instruments, d’où la nécessité d’une campane d’information et de sensibilisation à financer par qui? Une seule alternative se présente pour parer à cette difficulté: le conseil agricole.

« Pour être efficace, le conseil agricole ne doit plus se limiter aux techniques de production, mais prendre en compte toutes les dimensions socioéconomiques de l’exploitation » a indiqué Ramanou FASSASSI précédemment Directeur du Conseil Agricole et de la Formation Opérationnelle (DICAF) et co-auteur du « Livre blanc du Conseil Agricole ». Intégrer la dimension socioéconomique dans l’accompagnement des producteurs est aujourd’hui salutaire pour la survie de l’agriculture familiale. « C’est bien après la vente des produits que l’agriculteur peut évaluer sa campagne et l’un des facteurs importants de réussite ou d’échec est la masse d’argent qu’il aura gagné ». Si la technique reste la raison fondamentale de la présence de l’encadreur, il n’en demeure pas moins que, de la survie de l’exploitation, dépend la durabilité de sa présence. « Il sert à quoi un encadreur qui n’a pas de producteurs en charge? » indique l’ancien DICAF.

La dimension commerciale des exploitations a souvent été écartée par les services d’encadrement. Le Projet d’amélioration et de Diversification des Systèmes d’Exploitation (PADSE) mis en œuvre par l’Agence Française de Développement (AFD) de 2000 à 2004 avait une composante Conseil de Gestion qui permettait l’accompagnement des producteurs de coton (au Nord du Bénin) et d’Ananas (au Sud du Bénin). Aux aspects techniques de la vulgarisation, le PADSE a ajouté la dimension économique qui amène le producteur à opérer des choix raisonnés en fonction de la rentabilité ou non de telle ou telle spéculation. Les travaux de ce projet (qui a été reconduit sous le nom de Projet d’Appui aux Dynamiques Productives (PADYP), ont conduit à la création du Conseil à l’Exploitation Familiale (CEF) avec la perspective de la création d’un « Observatoire CEF » dont l’objectif est la mise à jour régulière des outils et des méthodes d’accompagnement des producteurs.

Cette nouvelle dynamique dans le rang des conseillers agricoles n’a pas encore pris en compte la question des instruments de mesure qui reste pourtant centrale dans le commerce des produits agricoles. Cependant, les nombreuses formations (en langues locales) sur les méthodes de calcul des coûts de production prennent déjà en compte les mesures et les paysans concernés ne peuvent plus être des proies faciles pour les commerçants «véreux».

 

Joachim SAIZONOU

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